Analyse de l’avis du CSS

sur l’avenir du nucléaire belge (part. I) : 14 remarques constructives

Le Conseil Supérieur de la Santé a publié un avis de 142 pages sur le risque nucléaire, le développement durable et la transition énergétique. Ce rapport (comme d’autres) mérite une lecture attentive car il dresse un inventaire exhaustif des multiples facettes de la question nucléaire. Il faut y reconnaître une invitation à une réflexion collective approfondie, et non une sentence antinucléaire univoque que l’empressement médiatique a relayée sur base de morceaux choisis décontextualisés. Eplucher une telle brique, forcément, c’est un peu long. La présente note est rédigée en 2 parties : la première (que voici) apporte des (contre-)arguments pour nuancer ou commenter le rapport du Conseil Supérieur de la Santé sur 14 thématiques, sources et références à l’appui:

(1) Obsolescence programmée (2) Risque sismique (3) Stockage géologique (4) Maturité technologique (5) risque terroriste (6) prolifération (7) avenir de la recherche publique (8) rendement thermodynamique (9) capitalisme, investissements verts etc. (10) risque radiologique (11) résilience face aux catastrophes (12) Coût (de l’abandon) du nucléaire (13) Objectivité et conflits d’intérêts (14) mémoire et équité intergénérationnelle

La seconde partie (disponible ici) va à l’essentiel en formulant 9 recommandations pratiques à l’intention des décideurs.

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(1) Obsolescence programmée

Il est un peu paradoxal qu’un texte appelant à la sobriété, à un usage parcimonieux des matières premières et condamnant l’obsolescence programmée soit interprété comme une invitation univoque à fermer au plus vite l’ensemble des réacteurs, dont certains pourraient fonctionner encore une ou deux décennies à condition d’investir dans leur entretien (Doel 4, Tihange3, mais théoriquement aussi Tihange 1 si on y met les moyens). Quand on lit le rapport dans le détail, le CSS indique bien qu’il se garde de trancher entre une sortie totale en 2025 ou une sortie progressive conservant certains réacteurs, car chaque option présente des avantages et des inconvénients.

(2) Risque sismique

Etonnamment, le risque sismique est très peu abordé dans le rapport (une mention vague en page 82, un paragraphe de 5 lignes en toute fin de document) qui se contente d’indiquer que la centrale de Tihange répond aux normes européennes BEST établies suite à l’accident de Fukushima, avec une tolérance à une accélération maximale au sol de 0,25g, soit une période de retour proche de 10000 ans. Or du point de vue sismique, malgré des améliorations apportées, ce sont surtout les réacteurs de Doel 1 et 2 actuellement en activité qui sont préoccupantes au regard des préconisations de la WENRA (clarifiées ici par l’AFCN). Puisque l’exercice consiste à anticiper un maximum de scénarios catastrophes, il aurait également été intéressant de quantifier le risque de tsunamis auquel le site de Doel (3m au-dessus du niveau actuel de la mer) sera exposé dans les prochaines décennies par la combinaison entre l’élévation du niveau de l’eau du à la fonte accélérée des glaciers et les gigantesques glissements de terrains que la libération du méthane des clathrates pourraient causer par déstabilisation des sédiments sous-marins (NB: un lien direct des phénomènes de type Storegga avec le changement climatique est possible mais fait encore l’objet de débats – ce n’est pas un élément central de la réflexion).

(3) Stockage géologique

Pour concrétiser une prise en charge transfrontalière du stockage géologique des différentes catégories de déchets nucléaires (càd l’option favorisée par le CSS), notre pays devrait idéalement se doter d’une contrepartie pour intéresser ses partenaires européens. Le développement accéléré d’une capacité industrielle de transmutation des actinides mineurs (NB: càd la « conversion » d’isotopes radioactifs sur plusieurs millénaires en éléments dont la radiotoxicité est réduite à quelques siècles) par des projets tels que MYRRHA répond pleinement à cet objectif : nous aiderions les pays voisins à réduire le volume et l’activité de leurs déchets futurs, en échange de quoi nous identifierions de façon concertée sur l’ensemble du territoire européen une couche géologique plus sûre, plus épaisse, plus profonde, plus homogène et plus stable que ce qui est disponible sur notre territoire national (roches volcaniques, argileuses, sels ?). D’autres procédés de réduction de volume des déchets sont aussi étudiés et mis en oeuvre, notamment chez Belgoprocess.

Nous avons déjà un accord avec le Luxembourg pour prendre en charge leurs déchets radioactifs médicaux: les volumes sont ridicules, mais c’est une base de coopération internationale innovante sur laquelle il est possible d’élaborer un cadre juridique européen. Avant enfouissement, une période de refroidissement en surface de plusieurs décennies est de toute façon nécessaire (sinon, la chaleur dégagée peut abîmer les structures souterraines de confinement): prenons en compte les résultats des recherches qui seront obtenus sur cette période avant de définir une destination finale.

(4) Maturité technologique

Le rapport du CSS exclut le recours à certaines technologies nucléaires innovantes en raison de leur stade actuel de développement, mais ce critère d’immaturité n’est pas considéré comme un obstacle pour celles sensées pallier les défauts d’un mix reposant sur le gaz naturel. Qu’il s’agisse de la capture du carbone en sortie des turbines gaz (une condition qui a finalement été retirée du cahier des charges en Wallonie), de l’adaptation du réseau de distribution de gaz naturel à l’hydrogène (qui fragilise l’acier des pipelines), des réacteurs à sels fondus ou de la transmutation des actinides mineurs, nos engagements climatiques nécessiteront forcément d’investir dans des procédés qui ne sont pas encore déployables commercialement. Le deux poids, deux mesures quant à la maturité technologique selon le scénario avec ou sans nucléaire n’est pas rigoureux. Une des leçons à tirer du covid, c’est que quand une technologie (e.g. un vaccin) devient une priorité politique, le calendrier de développement peut être substantiellement réduit pour sa partie procédurière. La prolongation de nos centrales et la rétention du savoir-faire nucléaire sont intimement liées à notre capacité à déployer la prochaine génération de réacteurs : C’est un élément de l’équation qu’il faut rappeler à l’opinion publique.

(5) Risque terroriste

Les réacteurs visés par une possible prolongation dans l’accord gouvernemental ont été renforcés pour résister à la chute d’un avion de ligne représentatif du trafic aérien, de type Boeing 767 (204 tonnes, dont 75 tonnes de kérosène à réservoir plein), et le survol des centrales de Doel et Tihange est interdit (en dessous de 2000 et 2300 pieds respectivement), ce qui laisse aux contrôleurs aériens la possibilité d’identifier toute trajectoire suspecte (le plan d’urgence qui sera activé dans pareille situation serait toutefois intéressant à examiner). Les partisans de la sortie du nucléaire dénoncent l’absence de prise en compte des plus gros avions cargos actuels dans cette simulation (tel qu’un Boeing 747 de 442 tonnes max. dont 192 tonnes de kérosène max.).

Il y a donc un risque résiduel lié à la probabilité qu’un de ces avions cargos (dont il serait intéressant de connaître la fréquence de passage) soit détourné par un pilote suffisamment fanatisé et expérimenté pour viser avec précision le bâtiment d’un réacteur de 50m de diamètre au sol entouré de tours de refroidissements (et non un gratte-ciel se détachant de l’horizon new-yorkais, ou un pentagone de 281m de côté), le tout à minimum 270km/h, selon le bon angle pour endommager de façon critique un bâtiment qui peut -du reste- encaisser un avion de 204 tonnes. Si ce risque résiduel est intolérable, la seule solution consiste-t-elle à mettre à l’arrêt les réacteurs produisant une énergie décarbonée abondante ? Si notre priorité commune est de réduire drastiquement nos émissions, ne faudrait-il pas plutôt envisager de mettre à l’arrêt ces avions massifs qui trimballent et consomment des quantités dantesques de kérozène pour nous acheminer des objets commandés sur Amazon Prime pour enrichir Jeff Bezos ?

Le CSS estime (page 9) que la sûreté de Doel 4 et Tihange 3 est élevée, et supérieure à celles des centrales limitrophes de Borseele (prolongée de 20 ans jusque 2033), Gravelines (prolongée jusque 2030) et Chooz (en service jusque 2060). L’annexe VII (p. 133 à 139) rédigée par un expert extérieur au panel détaille factuellement toutes les protections, procédures et équipements redondants en place pour déclencher une mise à l’arrêt d’urgence en cas de perturbation à Tihange. D’autres cibles (combustibles usés stockés, matériels radiologique médical etc.) sont également susceptibles d’être visées ou détournées, mais elles font l’objet de mesures de protection spécifiques (éventuellement améliorables) et l’arrêt ou non des réacteurs ne change pas fondamentalement la nécessité de gérer leur surveillance et leur protection.

Par contre, bien que ce ne soit pas quantifiable, la précarité dans laquelle une pénurie énergétique endémique peut pousser des entreprises, des travailleurs et leurs familles constitue un terreau fertile pour la propagation d’extrémismes et de fondamentalismes à l’origine d’actes terroristes. Maintenir un mix énergétique diversifié dans un contexte d’incertitude mondiale contribue à prémunir nos communautés contre des tensions sociales qui peuvent dégénérer (voir aussi la section 12 sur les coûts). Il faut bien entendu conserver une culture de la prévention et de la vigilance, mais provoquer des dégâts réels sur un site industriel hautement sécurisé est une opération bien plus complexe et risquée que les franchissements orchestré par des militants. Un couteau de cuisine suffit en revanche à semer la panique avec bien plus de « réussite ». Enfin, diminuer l’angoisse et le stress en cas d’incident / accident / attaque nucléaire passe aussi par une meilleure compréhension générale des effets précis et propriétés de différentes sources de radioactivité. La panique disproportionnée qui peut affecter notre population le cas échéant ne peut être contrée qu’en investissant dans du journalisme et un enseignement de qualité accessible pour tous, afin de combler les lacunes structurelles d’une partie de nos concitoyens dans la compréhension du monde physique qui les entoure.

(6) Prolifération

Le rapport du CSS se penche sur la problématique de la prolifération sous l’angle classique de la traçabilité des matières fissiles (ce qui a effectivement posé problème en Allemagne et au centre de recherche de Mol dans les années 1980 avec le scandale Transnuklear), mais ne s’inquiète pas outre mesure d’une possible fuite des cerveaux. A la fin de la seconde guerre mondiale, les armées alliées et soviétiques ont pratiqué la chasse aux physiciens allemands. Ceux-ci ont été largement mis à contribution dans le programme nucléaire civil et militaire qui dotera l’URSS de la bombe atomique. Sans faire un procès d’intention aux nombreux pays qui souhaitent simplement développer une filière nucléaire civile, a-t-on réfléchi sérieusement aux conséquences à long terme de la grande braderie de ressources humaines que nous nous apprêtons à commettre ? Allons-nous dans 20 ans, importer de l’hydrogène produit par un pays du Golfe dans des centrales construites par les travailleurs du nucléaire que nous aurons mis à la porte ? Si on interdit l’exploitation industrielle des centrales de Doel et/ou Tihange, une mesure de mitigation consisterait à créer des postes par un investissement massif dans notre recherche.

(7) Avenir de la recherche publique

Justement, le budget de 560 millions d’euros consacré par le gouvernement à MYRRHA est décrit comme « conséquent » (page 10) par le CSS, qui appelle à « mener une réflexion sur les objectifs à long terme des recherches menées au SCK-CEN » avec entre les lignes la possibilité d’abandonner ce projet en l’absence d’une industrie nucléaire nationale. MYRRHA a par ailleurs été qualifié de gaspillage par ses détracteurs politiques, malgré ses retombées en termes d’attractivité internationale, d’emploi qualifié local, ou pour des sous-traitants comme IBA, un fleuron des spin-offs de l’UCL. Pour relativiser ces sommes, rappelons que le coût annuel du changement climatique est estimé à 9,5 milliards d’euros par an pour notre pays. Or ces recherches fondamentales visent à réduire en quantité, en durée de surveillance et en toxicité les déchets radioactifs à vie longue – un défi mondial et intergénérationnel. Interrompre ces recherches maintenant, c’est priver les générations futures d’une solution plus durable aux pollutions nucléaires (alors même que le CSS déplore l’absence actuelle d’option totalement satisfaisante d’un point de vue éthique).

L’AISBL Myrrha cherche par ailleurs déjà à partager le coût de ses recherches avec des partenaires internationaux. En mobilisant nos centaines de diplomates et attachés économiques répartis auprès de 184 postes, nous pourrions attirer des financements supplémentaires, et accélérer l’aboutissement de ces technologies cruciales pour limiter les risques auxquels nous exposons des milliers de générations. Un effort de ce type a été déployé par l’agence publique Flanders Invest & Trade pour capter des investissements dans un projet -hélas- de transformation de gaz de schiste américain en plastiques dans le port d’Anvers, avec une garantie publique comprise entre 250 à 500 millions d’euros. Il n’est pas loufoque d’élaborer une stratégie similaire pour nos complexes de recherche. Pour que l’industrie nucléaire ne pose plus les problèmes de durabilité « de sa forme actuelle », il faut collectivement décider d’en faire une priorité politique internationale.

(8) Rendement thermodynamique

Le CSS pointe du doigt (page 19) un rendement thermodynamique de 35% pour les centrales nucléaires, comparé au rendement théorique de 63% pour les centrales gaz à cycle combiné. Outre le fait qu’il compare là des pommes atomiques et des poires fossiles, il s’inquiète également de la consommation importante d’eau de refroidissement des réacteurs nucléaires (évaporation de 1m³/s/GWe + rejet d’eau chaude dans les cours d’eau). Par ailleurs, il précise (page 24) que le chauffage des bâtiments et l’industrie sont les principaux contributeurs aux émissions nationales de CO2, et regrette (page 72) que nos centrales n’aient pas été reliées au chauffage urbain (NB: par réseau de chaleur).

La conclusion logique de ces constats serait d’encourager l’investissement dans un réseau de chaleur relié aux centrales qui améliorerait le rendement des réacteurs actuels et futurs (jusqu’à 80% en combinant production d’électricité et de chaleur) pour chauffer nos villes et/ou desservir des zoning industriels, tout en diminuant l’impact sur les cours d’eau. La cogénération nucléaire est largement pratiquée en toute sécurité depuis des décennies dans de nombreux pays.

(9) Capitalisme, investissements verts etc.

Rappelons à l’électorat vert que sortir du nucléaire ne nous sortira absolument pas du capitalisme et de l’extractivisme. Les centrales à gaz comme les éoliennes offshore continueront de poursuivre comme objectif la distribution de dividendes aux actionnaires (dans le cas d’Engie il s’agit notamment de l’Etat français, du groupe Black Rock, ou une caisse d’épargne de la génération qui a flingué la planète par inadvertance. Pour les éoliennes et le gaz d’Eneco, il s’agit des groupes Mitsubishi et Chubu), et ce en consommant une grande quantité de matières premières prélevés dans des écosystèmes déjà surexploités. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les appels à une renationalisation du secteur de l’énergie se multiplient de part et d’autre, en Belgique comme dans nombre de pays européens.

Comme alternative à une nationalisation, on peut inviter les détenteurs de capitaux à se mobiliser enfin pour l’intérêt collectif. La plus grosse fortune officielle en Belgique affiche un patrimoine excédant 10 milliards d’euros, et les Papers (Lux, Panama, Pandora, au choix) nous confirment qu’il existe une fameuse capacité d’investissement privé dans ce pays. A défaut de s’acquitter de leur juste part d’impôt, nos élites financières pourraient-elles faire oeuvre utile en finançant notre souveraineté énergétique décarbonée ? Techniquement, la loi belge de sortie du nucléaire ne s’applique qu’à la production industrielle d’électricité. Rien n’empêche d’investir dans la fission nucléaire à des fins de synthèse d’hydrogène, d’alimentation de réseaux de chaleurs, de désalinisation d’eau, de transmutation de déchets, ou d’obtention de tout procédé brevetable contribuant à l’émergence de la IVe génération de réacteurs. Les Danois de Copenhagen Atomics ont par exemple commencé par étudier la résistance d’alliages à la corrosion aux sels, avant de manipuler une quelconque matière fissile administrativement chronophage.

Quant à la taxonomie verte européenne, un compromis acceptable serait de n’y inclure que les investissements dans certaines filières nucléaires de IIIe+ et/ou VIe génération dont la sécurité passive est incontestable (sel fondu, accelerator-driven system) ou bien dont la pollution en cas d’accident serait nécessairement confinée à un petit périmètre (e.g. caloporteur sodium). Les centrales existantes sont déjà largement amorties, et le contexte de pénurie structurelle de l’énergie permettra aux exploitants de rentabiliser des prolongations sans faire appel à des fonds labelisés « verts ». Tous les fossiles – y compris le gaz- doivent dans tous les cas demeurer exclus. Cela n’apportera entière satisfaction ni à la France, ni à l’Allemagne, mais c’est le principe d’un compromis.

(10) Risque radiologique

Un long chapitre (P53 à 61) est consacré au risque radiologique et se termine par un appel à la précaution pour protéger la population, les enfants et les enfants à naître des dangers des rayonnements ionisants, et réclame des mesures spécifiques de protection des femmes enceintes dans les plans d’urgence (le tout en caractères gras). Hors contexte, ça fait un peu peur. En bref, les auteurs de ce chapitre remettent en cause l’indépendance de l’UNSCEAR et le consensus autour de la valeur seuil de 100mSv (milliSievert) cumulés, en deçà duquel l’exposition aux radiations d’une population de travailleurs ou de riverains d’une catastrophe est considérée négligeable (donc jusqu’ici sans effet statistique différenciable d’autres facteurs de risques : PCB, dioxines, tabac, hygiène de vie, qualité de l’air etc.).

Rappelons qu’en Belgique la population est exposée à 4mSv de radiations par an en moyenne, dont 2,4mSv/an d’origine naturelle (rayons cosmiques, radioéléments naturellement présents dans l’air et la terre etc.) et 1,5mSv/an d’origine médicale (scans radios etc.). Moins de 0,1mSv/an est attribué aux applications industrielles. Donc sur une vie en bonne santé de 60 ans, un Belge ‘subit’ 240mSv, dont 144mSv ‘naturels’, 90 mSv ‘médicaux » et 6mSv industriels. Le risque discuté ne concerne donc de toute façon que le personnel des centrales et le personnel médical manipulant des outils thérapeutiques utilisant les propriétés de certains isotopes. Cette catégorie professionnelle est formée, équipée et fait l’objet de suivis. Leur protection est bien entendu toujours améliorable. Enfin, des pastilles d’iode pour saturer la thyroïde (surtout des enfants) en cas d’accident sont déjà disponibles gratuitement dans toute la Belgique (ce serait par contre utile d’en stocker dans les écoles, dans les hébergements de grande capacité à la Côte, et de rappeler aux Belges d’aller les retirer en pharmacie).

Sans critiquer l’utilité de recherches approfondies sur les effets à long terme de différents degrés d’exposition à des radiations accidentelles, il faudrait remettre les choses en perspectives avec l’avenir de nos centrales. Les effets irréversibles du changement climatique incluent de multiples conséquences sur la santé de l’ensemble de la population planétaire, pour de nombreuses générations. Emettre plus de CO2, c’est par exemple contribuer à la fonte des glaciers et du permafrost qui vont libérer dans la chaîne alimentaire des quantités massives de mercure, un puissant neurotoxique. La probabilité de fonte de l’Arctique est bien plus élevée que celle d’un accident grave à Doel ou Tihange. Une hiérarchisation prospective, interdisciplinaire et comparative par le CSS des différents risques sanitaires auxquels la population sera exposée aurait apporté un complément d’information intéressant.

(11) Résilience face aux catastrophes

Le rapport martèle l’impréparation de nos services de secours et notre système de soin pour faire face à une catastrophe majeure. Ce constat vaut en cas de guerre ou d’accident nucléaire, mais plus généralement pour toutes les catastrophes naturelles dont la probabilité d’occurrence augmente à mesure que les gaz à effet de serre s’accumulent dans l’atmosphère. Le CSS reconnait (p23) qu’en cas de conditions climatiques extrêmes frappant simultanément la Belgique et ses voisins, nous connaîtrions des difficultés d’approvisionnement. Notre protection civile sous-financée sera-t-elle en mesure de porter assistance à toutes les personnes en difficulté en cas de canicule ou de vague de froid prolongées couplées à des black-outs ? Pour bâtir une société résiliente, quelques gigawatts de puissance décarbonée à prix fixe seront tout aussi indispensable qu’un discours franc auprès de nos concitoyens:

Oui, il faudrait s’exercer périodiquement à des évacuations en prévision de catastrophes naturelles ou d’accidents industriels (locaux et transfrontaliers). C’est une routine indépendante de la présence ou non d’un réacteur nucléaire, qui est enseignée dès le plus jeune âge dans beaucoup de pays, et permet à long terme de sauver de nombreuses vies et de limiter les dégâts matériels.

Oui, comme en Allemagne depuis 2016, la population devrait constituer un stock pour 1 ou 2 semaines d’eau et de nourriture sans en faire un psychodrame – dans le meilleur des cas c’est une précaution inutile, mais en cas de crise naturelle, pandémique, industrielle etc., ça atténue considérablement les angoisses et les traumatismes et ça allègerait amplement le travail des secours et donc les coûts pour la collectivité.

Oui, il faudrait débattre de l’organisation d’un service civique général rémunéré à un barème universel. Il ne s’agit pas d’encaserner toute la population valide, mais de consacrer chacun quelques jours ou semaines tous les ans à des projets d’intérêt collectif (soutien scolaire, végétalisation, ramassage de déchets, aide aux sinistrés etc.). Cela garantirait une contrepartie financière de base pour les plus mal lotis, redistribuerait une partie de l’emploi privé, et établirait une sorte d’impôt en nature, de facto sans échappatoire pour les privilégiés habitués à facturer des sommes folles au quart d’heure.

(12) Coût (de l’abandon) du nucléaire

Le rapport du CSS indique que l’arrêt des centrales nucléaires est possible en Belgique pour un coût relativement limité, y compris en termes d’impact CO2. Ces propos sont étayés avec les projections des rapports publiés par Energyville en septembre 2020 (càd en pleine crise corona avec une faible demande mondiale) et par le Bureau du plan en 2018. La première source postule des prix de 21,6€ à 27,3€/MWh pour le prix de gros du gaz sur la décennie 2020-2030. Le second décrit 4 scénarios à l’horizon 2030, tous basés sur un prix du gaz estimé à 7,95€/GJ (c’est-à-dire 28€/MWh). Ces hypothèses aboutissent à un surcoût estimé de seulement 106 à 134 millions d’euros par an en cas de sortie complète du nucléaire. L’actualité des derniers mois remet cependant en question ces valeurs moyennes, avec un prix de gros du gaz culminant au-delà des 100€/MWh. Dans le document original, Energyville reconnaît d’ailleurs la vulnérabilité de sa propre analyse à ce seul facteur. La bibliographie du rapport du CSS mentionne en outre cet article du professeur Bradshaw de l’université de Warwick paru dans The Conversation qui s’inquiète de la flambée récente des prix du gaz, mais curieusement, aucun passage dans la version finale du document publié ne cite cette source en référence.

La réglementation actuelle cale le prix du MWh sur la dernière capacité appelée: que l’on recoure au gaz cher pour un seul ou 3000 MWh, un ajustement de ces chiffres ne changerait donc pas fondamentalement la facture du consommateur final. C’est sans doute le raisonnement que compte publier en novembre (ce qui laisse peu de temps à une contre-analyse) les chercheurs de l’UGent, dont la Ministre Van der Straeten dit avoir pris connaissance.

Le coût pour la collectivité (et donc in fine le contribuable) est en revanche susceptible de varier fortement: avec l’opérateur de nos centrales (contrairement à des fournisseurs de gaz), l’Etat a jusqu’ici négocié et obtenu un partage des bénéfices via une contribution de répartition (pour financer le développement des renouvelables), en plus d’une provision annuelle pour la gestion des déchets et du démantèlement, et le maintien d’une expertise nucléaire locale grâce à l’emploi. Une sortie complète du nucléaire ferait évidemment l’impasse sur ces bénéfices, alors qu’une prolongation continuerait d’alimenter la manne disponible pour envisager diverses solutions au problème des déchets. Au point 3.4.4, le CSS souligne également les difficulté de financement que rencontreront les organes indépendants tels que l’AFCN et Bel V en cas de sortie précipitée du nucléaire.

Rappelons qu’accessoirement, la prolongation de 2 réacteurs éviterait 22 à 25Mt de CO2 sur 10 ans, ce qui correspond à 1 année complète d’émission de pays comme la Nouvelle-Zélande ou l’Ouganda, à une décennie d’émissions en Islande, ou encore un siècle d’émissions pour de nombreux Etats insulaires des Caraïbes et du Pacifique qui sont voués à disparaître. Plus prosaïquement, vu le prix de la tonne de carbone sur les marchés, c’est certainement bon à prendre pour nos finances. Enfin, en couplant les réacteurs à des réseaux de chaleur et/ou à la synthèse d’hydrogène, leur rendement – et donc les émissions de C02 évitées – peut-être au moins doublé (cf section [8]). 50Mt de CO2 économisés, cela correspond à 40% des émissions belges d’une année pré-covid. Ce n’est absolument pas négligeable.

(13) Objectivité et conflits d’intérêts

Dans la rédaction d’un rapport transversal comme celui publié par le CSS, il est fréquent que chacun (ou chaque sous-groupe) rédige « son » chapitre et se contente d’émettre quelques commentaires, essentiellement sur la formulation des conclusions générales. Par exemple, si le rapport précise que le nucléaire n’est pas durable (etc.) dans sa forme actuelle, on devine que cet amendement traduit les réserves exprimées en relecture par certains panélistes. La longueur du document, le nombre de co-auteurs (23) ainsi que l’activité professionnelle des participants (dont de nombreux professeurs d’université) aux agendas difficilement conciliables, les délais éventuels de traduction dans un groupe de travail tweetalig, rendent plausible cette méthode de travail décentralisée, plutôt multidisciplinaire que véritablement interdisciplinaire. L’hétérogénéité de la mise en forme et de la mise en évidence de certains passages (recours au soulignage et aux caractères gras tantôt pour des mots, tantôt pour de longues phrases, usage de puces différentes, alternance entre notes de bas de pages et des formats de citation des références non-harmonisés, etc.) accrédite en tout cas cette perception.

Vu le poids des projections économiques du rapport d’Energyville N.V. dans les conclusions du CSS quant au coût relatif de la sortie du nucléaire (voir [12] supra), il est surprenant que la proximité de M. Laes avec cet institut de recherche (qui promeut des technologies de décentralisation de l’énergie difficilement compatible avec le nucléaire) ne soit pas indiquée dans ses potentiels conflits d’intérêts. Un autre membre d’Energyville N.V., M. Lodewijks, qui a simplement été auditionné par le CSS, n’a quant à lui pas du fournir de déclaration d’intérêt. Rappelons par ailleurs que M. Belmans cofondateur et gérant d’Energyville N.V. a été récemment nommé à la tête du SCK-CEN par la ministre fédérale de l’Energie (leurs positions respectives contre le nucléaire sont connues, même s’il faut noter une récente inflexion concernant les SMR pour cette dernière). Il est justifié, au vu des enjeux, d’attirer l’attention sur cette maladresse déontologique.

Sans remettre en cause la compétence de ces experts, l’indépendance de certains d’entre eux pose légitimement question. Vu le nombre de sujets couverts mais aussi la délégation probable des tâches, le panel réunissait-il un réel pluralisme des points de vue sur chacune des questions abordées ? (Le CSS dénonce en page 55 les biais qui peuvent affecter l’avis d’organismes internationaux comme l’UNSCEAR qui fonctionnerait quasiment en vase clos – le même biais existe peut-être ici).

Notons également que 3 chercheurs du SCK-CEN (dont 2 qui ont suivi l’élaboration du rapport jusqu’à son terme) auraient refusé d’apporter leur caution scientifique à la version finale, et s’abstiennent de s’exprimer plus en détail tout en faisant part de pressions exercées à leur encontre.

Bref, le lecteur pressé pourra se faire sa propre idée des recommandations du CSS en parcourant les highlights (p.2 à 5). Le lecteur patient prêt à se farcir les 142 pages pour un avis approfondi, interprétera le rapport comme un recueil d’articles avec des auteurs et des tonalités différentes, sans nécessairement prêter une attention excessive aux caractères gras qui mettent curieusement en évidence certains passages.

(14) Mémoire et équité intergénérationnelle

Les experts soulignent (p.65) qu’une gouvernance basée sur la participation aux prises de décision est essentielle à la durabilité du secteur. Actuellement, la jeunesse n’est pas systématiquement impliquée et représentée dans les décisions politiques concernant le nucléaire, et la pénurie de jeunes techniciens, ingénieurs et chercheurs formés en physique nucléaire ne fait pas l’objet de mesures incitatives structurelles (bourses etc.). Pourtant, le danger d’un abandon rapide et complet de l’industrie électronucléaire réside aussi dans la réduction brusque et drastique des canaux de transmission de mémoire envers les générations qui devront finaliser l’enfouissement géologique des déchets. Or l’oubli général dans lequel sont par exemple tombés nos déchets immergés en mer jusque dans les années 1980 est révélateur du processus spontané de perte de mémoire collective au fil des décennies, sans une stratégie proactive de maintien des connaissances et savoir-faire.

Le CSS exprime le souci d’alléger le fardeau des générations futures. C’est louable, et cette intention sincère anime sans doute quelques décideurs politiques aussi, mais pour réellement aider la jeunesse à faire face aux défis climatiques et énergétiques qui les attendent, la solution la plus éthique serait peut-être de laisser le dernier mot aux principaux concernés. La région bruxelloise a développé une méthode rigoureuse de consultation citoyenne pour produire des avis informés par le consensus d’un échantillon représentatif de la population tiré au sort, qui a la possibilité d’interroger un large panel d’experts et acteurs pertinents. Le courage politique ultime consisterait probablement à déléguer cette décision à une centaine de jeunes apolitiques en leur donnant le temps et les moyens de comprendre le problème sous tous ses aspects. Ce serait aussi une démarche d’appropriation de cet héritage dont ils devront quoi qu’il en soit assumer la responsabilité.

Les abolitionnistes du nucléaire s’efforcent de dépeindre ses partisans comme un bloc homogène de consuméristes technophiles aveugles, mais la disponibilité d’un seuil minimum et prévisible d’énergie deviendra une question de simple survie même dans une société sobre, ne fût ce que pour faire circuler des trains, réparer les dégâts après des inondations, lutter contre des incendies ou recycler la matière première de tout un tas d’artefacts devenus inutiles. Des ados désespérés en arrivent cette année à entamer des grèves de la faim tellement l’avenir climatique les angoisse. On ne peut décemment pas choisir de faire une croix sur une source d’énergie abondante et décarbonée dont le besoin se fera certainement sentir, sans le consentement éclairé de la génération qui subira les conséquences d’une telle décision.

Découvrez la seconde partie de cette note (disponible ici) qui formule 9 recommandations pratiques sur base des arguments développés ci-dessus.

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L’auteur s’exprime à titre personnel. Bioingénieur et chercheur indépendant, il avait été mandaté pour représenter la jeunesse belge francophone à la COP21 qui a débouché sur les accords de Paris de 2015. Il a notamment travaillé dans la prospective académique, l’adaptation au changement climatique de populations rurales tropicales, l’adaptation réglementaire pour un urbanisme plus durable, ainsi que dans le transfert de technologies de flexibilisation du réseau à haute tension. 2 cartes blanches étayées du même auteur sur la filière nucléaire belge sont disponibles via les liens suivants:

Nucléaire: et si on inventait l’eau chaude ? (septembre 2021)

Pour l’énergie atomique (circulaire), mais contre une certaine industrie nucléaire (août 2021)

Pour une reproduction dans la presse, merci de soit publier l’entièreté du texte en conservant les liens hypertextes vers les sources, soit en cas de citation d’extraits, de mentionner systématiquement le lien vers le texte intégral.

Post-scriptum : pour citer Pascal, « je n’ai pas eu le temps de faire court ». Il y a encore beaucoup de choses à dire sur ce rapport du CSS, dont certains passages doivent sembler ardus pour des journalistes généralistes : j’espère que cette note contribue à en rendre les enjeux plus accessibles. La tonalité de l’actualité politique m’incite à publier une première version de ce texte seulement 4 jours après la parution du rapport du CSS, sans relecture préalable par des pairs. J’ai fait de mon mieux pour étayer mon propos, mais comme d’habitude, je suis ouvert aux remarques constructives, nuancées, et si possible sourcées et chiffrées. Je m’excuse d’avance si l’une ou l’autre boutade devait froisser certains protagonistes de ce grand débat.

Un avis sur « Analyse de l’avis du CSS »

  1. Une fois de plus une analyse fouillée. Il est toujours difficile d’avoir raison avant les autres mais ce n’est pas une raison pour lâcher le morceau.Merci à l’auteur

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