Dans une interview accordée au Tijd, 3 chercheurs du SCK-CEN à Mol qui ont refusé de cosigner le rapport du Conseil Supérieur de la Santé font part de pressions et remettent en cause la qualité scientifique du rapport sur le risque nucléaire. Que révèle la composition de ce groupe de 23 experts ? La procédure de gestion des conflits d’intérêts a-t-elle été correctement appliquée ? Quels sont les acteurs derrière ‘XXXX’, dont les études servent de caution scientifique à l’argumentaire des partis écologistes ?
Selon les propos de Monsieur S. qui a présidé le panel d’experts, les travaux ont démarré il y a un an, soit peu après la formation du gouvernement De Croo, avec l’objectif non-dissimulé de publier un avis avant la décision finale sur la prolongation des réacteurs. Datée du 6 octobre, la version finale du rapport n’est publiée que le 25 octobre, et immédiatement relayée par les ténors d’Ecolo et Groen pour marteler un message simple et efficace en 4 points:
- A l’échelle de l’Europe, la différence en émissions CO2 sera négligeable
- Pour le citoyen, le coût de la fermeture des réacteurs sera indolore
- La Belgique est en danger face aux risques d’accident et de terrorisme nucléaires
- Le débat n’est plus technique, mais éthique -> exit la légitimité des « techniciens »
Ce narratif résiste difficilement à un examen approfondi, et ne reflète pas la pluralité d’opinions exprimées dans un rapport qui, sur de très longs passages, consiste plus en une compilation d’avis pointus « monodisciplinaires » qu’en un document de synthèse interdisciplinaire. L’aura de légitimité et d’objectivité conférée par le Conseil Supérieur de la Santé permet néanmoins une large diffusion des conclusions telles que présentées par les Verts auprès de l’opinion publique.
Le malaise devient alors palpable chez certains cosignataires du document. L’ancien vice-président du GIEC J.-P. V.Y. s’est ainsi exprimé le 25 octobre sur le plateau de l’émission Déclic pour tempérer les interprétations décontextualisées de certains extraits du rapport. Selon lui, « aujourd’hui, les risques [climatiques] associés à une sortie trop rapide du nucléaire justifient une prolongation » conditionnelle de 2 réacteurs, dans la mesure du possible et en toute sécurité. Il invite à une lecture approfondie des conclusions du rapport, qui est un texte de compromis et précise que « chaque mot a son importance ».
Vraiment négligeable, 50 Mégatonnes de CO2 ?
Cette hiérarchisation différente des priorités découle d’un décalage entre, d’une part, une vision institutionnelle et comptable des émissions de CO2 (le système européen de quota ETS permet de respecter un engagement politique à l’horizon 2050), et d’autre part le regard sans filtre d’un climatologue du GIEC qui est conscient qu’à émissions globales constantes, il ne nous reste en réalité que 7 années pour maintenir le réchauffement sous la barre de 1,5°C avec 83% de probabilité. Pour sortir du blablabla, les 50 Mt de CO2 sur 20 ans que la prolongation des réacteurs nous permettent d’éviter sont incontournables. Si la localisation du réacteur de Doel sur le réseau à haute tension entrave les profits des investisseurs de l’éolien offshore, il existe des possibilités d’exploitation alternatives, envisageables hors de la date butoir de 2025: production nucléaire d’hydrogène pour le transport lourd, et/ou alimentation de réseaux de chaleurs pour les industries et le chauffage urbain. Ces secteurs sont d’ailleurs pointés comme prioritaires (et bien plus conséquents que l’électricité) dans l’effort de décarbonation réclamé par le CSS. A quant une étude de faisabilité ?
un calcul plutôt optimiste du coût de la sortie du nucléaire
Le rapport indique par ailleurs que l’arrêt des centrales nucléaires est possible en Belgique pour un coût relativement limité de seulement 106 à 134 millions d’euros par an en cas de sortie complète du nucléaire en 2025. Ces chiffres sont étayés par les projections des rapports publiés par XXXX en septembre 2020 et par le Bureau du plan en 2018. Ces deux sources postulent des prix de gros du gaz compris entre 21,6€ et 28€/MWh sur la décennie 2020-2030. L’actualité des derniers mois, avec des valeurs culminant au-delà des 100€/MWh, remet pourtant en question ces hypothèses. Parmi ses sources bibliographiques, le rapport du CSS mentionne d’ailleurs un article de l’université de Warwick sur la flambée récente des prix du gaz, mais curieusement aucun passage de la version finale du document n’en fait mention.
l’actionnariat multicouche d’XXXX Campus N.V.
‘XXXX’ est simplement présenté comme un institut de recherche interuniversitaire par Ecolo et Groen (dont l’argumentaire anti-nucléaire est calqué mot pour mot sur celui de son co-fondateur Monsieur B., désormais nommé à la tête du SCK-CEN de Mol par la ministre VDS). La réalité est un peu plus complexe: XXXX Campus accueille certes plus de 400 chercheurs et a bénéficié d’investissements de la KXX, du VXXX, de l’IXXX et de l’UX mais il s’agit aussi d’une société anonyme, dont la finalité est le développement d’activités innovantes à vocation industrielle et économique, et la gestion de fonds et de détention d’actions. Créée en 2012, XXXX compte parmi ses actionnaires des collectivités (ville de Genk, province du Limbourg etc.) ainsi que la société YYYY, qui détient des participations dans de nombreuses entreprises de production éolienne on- et offshore, ou de gestion intelligente de la demande.
Ce cluster d’innovation dans les énergies renouvelables incarne donc un modèle de reconversion économique réussie pour la région de Genk. Il faut toutefois souligner que cet écosystème d’entreprises, dont certaines seraient éligibles aux subsides du CRM, aurait (au même titre qu’Elia qui exploite les interconnexions transfrontalières) un intérêt financier objectif à flexibiliser autant que possible la production et la consommation d’électricité en Belgique (et donc à condamner au plus vite la base-load électronucléaire). Et ce, quitte à exposer les habitants et entreprises plus ou moins vulnérables, à des pics de prix ou des limitations de puissance plus ou moins volontaires lors d’aléas saisonniers plus ou moins prévisibles. Quitte aussi à brûler plus de gaz.
un casting varié mais pas toujours neutre
D’un point de vue déontologique, il est donc maladroit que la collaboration de Monsieur L. avec XXXX n’ait pas été mentionnée dans ses potentiels conflits d’intérêts. Une autre personne affiliée à XXXX, Monsieur LL. a été simplement auditionné par le CSS et n’a de ce fait pas du fournir de déclaration d’intérêt. Sur base de leurs publications respectives (et sans remettre en cause leur compétence), chacun pourra aussi se faire une opinion sur le degré d’aversion ou de soutien envers les technologies nucléaires des autres experts sollicités, ou de leur proximité éventuelle avec certains courants politiques. Au regard de la diversité de sujets couverts et de la délégation probable des tâches en sous-groupes de travail, le panel bénéficiait-il d’un réel pluralisme des points de vue sur chacune des questions traitées ?
Le rapport exclut par exemple le recours à certaines filières nucléaires innovantes en raison de leur stade actuel de développement, mais ce critère d’immaturité technologique n’est pas considéré comme un obstacle pour celles sensées pallier les défauts d’un mix reposant sur le gaz naturel. Qu’il s’agisse de la capture du carbone en sortie des turbines gaz vapeur (une condition finalement retirée du cahier des charges en Wallonie, que l’ex-CEO d’XXXX juge lui-même très difficile à réaliser), de l’adaptation du réseau de distribution de gaz naturel à l’hydrogène (qui fragilise l’acier des pipelines), des réacteurs à sels fondus ou de la transmutation des actinides mineurs, nos engagements climatiques nécessiteront forcément d’investir dans des procédés qui ne sont pas encore déployables commercialement. Cette logique à deux poids, deux mesures quant à la maturité technologique selon le scénario avec ou sans nucléaire est assez arbitraire.
accident et risque terroriste : un emballement médiatique qui ne reflète pas l’analyse
Une note de 7 pages rédigée par M. VDW de l’AFCN (annexe VII) décrit de façon très transparente les dispositifs de mise à l’arrêt automatique de la centrale de Tihange, les back-ups en cas de défaillance, et les 5 niveaux successifs de défense pour éviter l’exposition aux radiations de la population en dehors du site d’exploitation. Le rapport du Conseil Supérieur de la Santé pointe particulièrement du doigt des lacunes en matière de cybersécurité. Les améliorations nécessaires ne sont cependant pas insurmontables et peuvent faire l’objet d’une discussion avec l’exploitant, de même que l’ensemble des critères objectivés par la Nuclear Threat Initiative. Quant au risque de production d’une bombe sale (dissémination de radioéléments sans réaction nucléaire), le CSS identifie plutôt un risque de traçabilité au sein des services de radiothérapie, bien plus accessible à de potentiels terroristes. Enfin, rappelons que les double-enceintes de confinement des 2 réacteurs prolongeables ont été renforcées pour résister au crash d’un Boeing 767 (204 tonnes, dont 75t de kérozène). Si le survol occasionnel par un avion cargo de dimensions supérieures est jugé inacceptable, ne serait-il pas plus cohérent (et écologique) d’interdire notre espace aérien à cette classe d’appareils ?
l’argument éthique: imparable ?
Déplacer le terrain du débat vers la métaphysique, des contraintes administratives ou inviter avec empressement à « tourner la page » sont les procédés récurrents d’évitement pratiqués par les protagonistes à court d’arguments sur l’enjeu principal : la réduction drastique et urgente de nos émissions de CO2.
Mais puisque le CSS invoque les injonctions éthiques du philosophe allemand Hans Jonas (agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre.), analysons l’herméneutique proposée en appliquant son heuristique de la peur (traduction grossière: comment préserver au mieux l’intérêt des générations futures en appliquant le principe de précaution sur base du pire scénario catastrophe ?)
Les conséquences du changement climatique induit par l’émission de gaz à effet de serre expose avec certitudes les générations actuelles et futures à des dangers incommensurables et irréversibles, bien plus difficiles et coûteux à gérer que l’enfouissement géologique d’un volume limité de déchets nucléaires, ou même un accident nucléaire grave : L’acidification des océans, la disparition des forêts, la montée des eaux, la libération dans la chaîne alimentaire de quantités énormes de mercure (un puissant neurotoxique), l’effondrement de la biodiversité, la possible interruption du Gulf Stream, l’inhabitabilité de territoires bien plus vastes que l’Europe, la prolifération de maladies et de parasites agricoles, la liste est longue et peu réjouissante.
En contrepartie d’un risque connu, maîtrisé et qui ne sera par définition jamais égal à zéro, nous pouvons toutefois transmettre aux générations qui vont devoir affronter ces cataclysmes une source d’énergie abondante, décarbonée et extrêmement économe en matières premières. De quel droit le gouvernement actuel leur confisque-t-il cet héritage, sans leur consentement éclairé ? L’extension d’au moins 1 réacteur permet en outre de garantir une transmission mémorielle à une cohorte bien plus large de techniciens qui seront encore vivants lors de la mise en oeuvre du stockage géologique. Une prolongation de 10 ou 20 ans est insignifiante au regard des périodes de décroissance radioactive de certains déchets, mais elle augmente significativement les chances que la gestion des déchets soit réalisée dans de bonnes conditions.
Au final, la décision la plus éthique et courageuse politiquement serait d’organiser la consultation d’un panel de jeunes tirés au sort en leur donnant le temps et les moyens de s’informer correctement sur l’ensemble des conséquences de ce choix sociétal.
publié sur Trends le 05/11/2021 (et retiré ensuite): https://trends.levif.be/economie/politique-economique/risque-nucleaire-le-conseil-superieur-de-la-sante-a-t-il-ete-instrumentalise/article-opinion-1487681.html