sur l’avenir du nucléaire belge (part. II) : 9 recommandations

Le Conseil Supérieur de la Santé a publié un avis de 142 pages sur le risque nucléaire, le développement durable et la transition énergétique. Ce rapport (comme d’autres) mérite une lecture attentive car il dresse un inventaire exhaustif des multiples facettes de la question nucléaire. Il faut y reconnaître une invitation à une réflexion collective approfondie, et non une sentence antinucléaire univoque que l’empressement médiatique a relayée sur base de morceaux choisis décontextualisés. Eplucher une telle brique, forcément, c’est un peu long. La présente note est rédigée en 2 parties : la première apporte des (contre-)arguments pour nuancer ou commenter le rapport du Conseil Supérieur de la Santé sur 14 thématiques, sources et références à l’appui:
La seconde partie (que voici) va à l’essentiel en formulant sur cette base 9 recommandations concrètes:
(I) prolonger en priorité le réacteur n°3 du site de Tihange pour 20 ans. Celui-ci ne sera pas exposé à une montée progressive des eaux dans les prochaines décennies, il n’entrave pas directement les flux d’électricité produits par la capacité éolienne offshore que la Belgique ambitionne d’augmenter, et il n’a pas dans son voisinage immédiat des sites SEVESO aussi critiques que l’industrie pétrochimique d’Anvers. Combiné à un réseau de chaleur, son rendement énergétique et son impact sur la Meuse peut être amélioré. La situation économique de la Wallonie est également plus fragile. Enfin, la prolongation d’au moins un réacteur est un maillon essentiel de la transmission mémorielle intergénérationnelle (ceux qui enfouiront nos déchets de catégorie C n’étant pas encore nés).
(II) Dans la mesure où c’est politiquement possible, prolonger également le réacteur n°4 à Doel, qui comme Tihange 3, satisfait au plus hauts standards de sûreté, et surpasse sur ce point des centrales de pays limitrophes dont la durée d’exploitation a également été étendue. Au vu de sa situation à seulement 3 mètres au dessus du niveau actuel des mers, et de l’accélération de certains effets du changement climatique par rapport aux modèles passés, il serait cependant prudent de prévoir un réexamen de cette autorisation plus régulièrement (par exemple après 10 ans), en prenant en compte les périodes de démantèlement et de stockage en surface avant enfouissement des déchets.
(III) Réexaminer également la possibilité de prolonger Tihange 1, en alternative ou en complément à Doel 4. Tihange 1 est exempte d’inclusion hydrogène (les « fissures » de Tihange 2 et Doel 3), et ne présente pas une vulnérabilité critique aux séismes (au contraire de Doel 1 et 2). Maintenir une production électronucléaire concentrée sur un seul site (Tihange) présente l’avantage de faire des économies d’échelle pour la surveillance, les plans d’urgence etc. Même si la mise à niveau des réacteurs n’est plus réaliste pour 2025 en raison des délais administratifs et légaux, rien ne contraint la Belgique à risquer sa sécurité d’approvisionnement pour 2026, 2027 et ultérieurement.
(IV) Maintenir et augmenter les budgets de recherche du SCK-CEN à Mol, en particulier autour du projet MYRRHA, susceptible de déboucher sur des connaissances et applications qui réduiront considérablement le fardeau de la gestion des déchets laissés aux générations futures à l’échelle mondiale. La Belgique pourrait dans les prochaines décennies développer une industrie de « dépollution nucléaire » (pré-traitement des actinides mineurs), ce qui permettrait d’une part de raccourcir le délai entre démantèlement et enfouissement (e.g. séparation et transmutation de l’américium, dont la chaleur retarde le stockage géologique), et d’autre part de diminuer le coût, le volume, et la durée de toxicité des colis de déchets. Cette politique de recherche doit également viser à retenir en Belgique un maximum de ressources humaines critiques pour éviter une prolifération non-maîtrisée du savoir-faire nucléaire.
(V) Initier un dialogue européen pour une gestion transfrontalière des déchets, sur base du modèle belgo-luxembourgeois : malgré le consensus sur le procédé d’enfouissement géologique, le choix du site au sein de nos frontières est encore largement débattu, car seul le projet HADES / Euridice offre des données expérimentales. L’accès pour nos déchets à des couches géologiques plus sûres et plus stables pourrait être négocié en échange du service de dépollution nucléaire décrit ci-dessus, qui atténuerait globalement l’effet NIMBY.
(VI) Positionner la Belgique au niveau européen en force de proposition constructive et de compromis pour la taxonomie des fonds verts : celle-ci doit absolument exclure le gaz (au même titre que toutes les sources d’énergie fossile) et intégrer conditionnellement les investissements dans le nucléaire. Ces investissements doivent se limiter aux filières de nouvelle génération qui assurent une sécurité passive incontestable (MSR, ADR), et/ou certaines filières permettant une réduction du volume de combustibles usés destinés à l’enfouissement (économie circulaire) et/ou des technologies nucléaires civiles plus difficilement exploitables à des fins militaires, pour éviter une course à l’armement de pays émergents qui chercheront de toute façon à exploiter cette énergie décarbonée.
(VII) Etudier les pistes pour une nationalisation, ou en tout cas une meilleure représentation de l’intérêt des citoyens et entreprises de Belgique dans l’actionnariat et les conseils d’administration des principaux producteurs d’énergie en Belgique. Comme l’indique le CSS, le manque de contrôle sur les provisions confiées à Synatom mais re-prêtées à l’exploitant est inquiétant, en raison du risque de défaut et de conflit potentiel entre les intérêts de groupes privés et l’intérêt collectif pour la gestion à long terme des déchets (y compris des combustibles usagés dont le statut doit être requalifié). Un appel est également lancé aux détenteurs de capitaux du pays pour investir dans notre souveraineté énergétique décarbonée.
(VIII) Clarifier la position du CSS sur l’apparente absence de prise en compte des récentes flambées du prix du gaz dans les projections futures. Malgré la grande qualité scientifique du panel du Conseil Supérieur de la Santé, ainsi que du rapport dans son ensemble, le délai et/ou la méthode de rédaction laissent penser que certains chapitres n’ont pas fait l’objet de contributions reflétant une pluralité d’opinions. Cette inquiétude concerne en particulier l’estimation comparative du coût des scénarios avec ou sans prolongation des réacteurs. L’initiative du CSS apporte en tout cas une contribution utile au débat public.
(IX) organiser une consultation pour permettre aux jeunes d’émettre un avis sur l’avenir (a) de nos déchets nucléaires et (b) des différentes filières nucléaires et leurs applications dans l’effort de décarbonation de la Belgique, selon le mécanisme du panel citoyen tiré au sort, avec une mise à disposition d’experts et de vulgarisateurs (cf. système existant à Bruxelles). Les enjeux électoralistes et la pression médiatique ne permettent plus un débat serein sur cette question au sein de la classe politique.
(pour un raisonnement plus détaillé et étayé, l’auteur renvoie au premier volet de la note)
L’auteur s’exprime à titre personnel. Bioingénieur et chercheur indépendant, il avait été mandaté pour représenter la jeunesse belge francophone à la COP21 qui a débouché sur les accords de Paris de 2015. Il a notamment travaillé dans la prospective académique, l’adaptation au changement climatique de populations rurales tropicales, l’adaptation réglementaire pour un urbanisme plus durable, ainsi que dans le transfert de technologies de flexibilisation du réseau à haute tension. 2 cartes blanches étayées du même auteur sur la filière nucléaire belge sont disponibles via les liens suivants:
Nucléaire: et si on inventait l’eau chaude ? (août 2021)
Pour l’énergie atomique (circulaire), mais contre une certaine industrie nucléaire (septembre 2021)
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