Ou la magie du Droit à l’Oubli pour gommer les détails un peu moins beautiful
A l’époque où M. Navalny se prenait des attaques au triarylméthane (plus connu comme Brilliant Green), on peut comprendre qu’Yves Rocher n’ait pas réagi: le nom du produit prête à confusion, et cela leur a peut-être évoqué un après-shampoing aux fructanes d’agave.

Mais lorsqu’il s’avère qu’un opposant politique se retrouve à la merci d’un régime qui applique du Novitchok comme soin des parties intimes, l’inaction devient une faute déontologique grave pour un leader mondial de la cosmétique. Car oui, Yves Rocher peut sauver la peau (au sens propre comme au figuré) d’Alexei Navalny, égérie de l’opposition au régime de Vladimir Poutine.
Mais je m’emballe. Reprenons:
La presse européenne a été unanime à condamner l’arrestation de l’opposant Alexei Navalny pour motif politique dès son atterrissage à Moscou le 17 janvier, ainsi que la pression exercée par le pouvoir en Russie pour supprimer les appels aux manifestations de soutien dans les réseaux sociaux (dommage, il y avait quelques perles).
Ce qui est beaucoup moins commenté en Europe, c’est l’autocensure généralisée de la presse à propos du motif d’arrestation d’Alexei Navalny: les articles récents évoquent laconiquement « la violation des conditions d’application d’une peine avec sursis pour une condamnation de 2014 » sans évoquer cette plainte par une filiale russe d’Yves Rocher, qui avait déjà eu comme conséquence (fortuite ?) d’invalider sa candidature aux élections présidentielles contre Poutine en 2018.
La discrétion des médias sur le rôle d’une multinationale comme Yves Rocher dans une affaire qui émeut autant l’opinion publique est pour le moins surprenante: Un brillant avocat, courageux militant anticorruption, échappe à une tentative d’assassinat par le FSB, parvient à piéger un membre du commando qui l’a empoisonnée pour lui soustraire des aveux, retourne en Russie poursuivre son combat politique, se fait cueillir à l’aéroport et risque de purger plusieurs années en prison pour une ancienne affaire de prétendu détournement de fonds. Il clame que cette affaire était montée de toutes pièces, et que la Cour Européenne des Droits de l’Homme lui a donné raison contre Yves Rocher et.. il ne se trouve apparemment aucun journaliste pour y regarder de plus près.
D’abord, que dit le jugement prononcé en 2016 par la Cour Européenne des Droits de l’Homme ?
« les actes qualifiés de délictueux sortaient totalement du champ d’application de la disposition sur la base de laquelle les requérants ont été condamnés et ne concordaient pas avec le but visé. Le droit pénal a donc été interprété de façon arbitraire et imprévisible, au détriment des requérants, et a abouti à une issue manifestement déraisonnable du procès. » La cour estime en outre que « la thèse d’une persécution politique est à tout le moins défendable« .
Les avocats français de M. Navalny n’y vont pas par quatre chemins, et demandent au groupe Yves Rocher (qui a admis n’avoir subi aucun préjudice) de retirer leur plainte qui est instrumentalisée par le pouvoir russe. Pourquoi la presse européenne n’évoque-t-elle pas cet acteur majeur d’un feuilleton politique qui passionne les foules ? En recherchant les mots clefs « Navalny Yves Rocher » avec le filtre actualité sur google, une explication se dessine:

Hormis deux articles datés de mi-janvier sur le titre de presse local Ouest France (NB: une plainte des frères Navalny contre Yves Rocher pour diffamation est en cours au tribunal de Vannes en Bretagne), les quelques références récentes proviennent toutes de médias basés en Russie (Sputnik, Moscow Times), et donc non concernées par le droit à l’oubli européen.

Est-il farfelu ou complotiste de supposer que le département juridique d’Yves Rocher ait fait pression sur les salles de rédaction européennes pour que son image ne soit pas associée aux procédures judiciaires en cours en Russie ? Ou bien les journalistes font-ils vraiment mal leur boulot ? Ont-ils besoin d’une « contribution externe » pour publier quoi que ce soit sur le sujet ? (auquel cas, servez-vous)
Les chancelleries européennes s’arrachent les cheveux pour trouver le moyen de pression adéquat et garder une certaine crédibilité géopolitique : condamnations diplomatiques, sanctions financières contre l’entourage de Poutine (dont je doute qu’elles ne soient contournées – vu le délai de préavis qu’on laisse aux oligarques pour transférer leurs avoirs)
Mais l’action élémentaire et prioritaire est d’exiger des explications publiques au groupe Yves Rocher, qui refuse de retirer sa plainte contre Navalny.
Dans « l’équilibre entre le droit d’un individu à contrôler ses données et le droit du public à accéder à ces informations« , il est évident que le droit du public européen à connaître l’implication d’une multinationale dans le maintien au pouvoir de Poutine doit l’emporter.
La Russie est une puissance nucléaire, membre permanente du conseil de sécurité de l’ONU, et contrôle d’énormes gisements d’énergies fossiles ainsi que de vastes étendues de permafrost dont la fonte menace à court terme l’ensemble des écosystèmes et sociétés de la planète. Ce régime s’immisce par ailleurs sans vergogne dans le processus démocratique des pays (notamment) occidentaux par des campagnes massives de désinformation.
Je ne suis pas hostile par nature au groupe Yves Rocher. Ce n’est certainement pas la seule entreprise qui cherche à maintenir de bonnes relations avec l’administration locale d’un marché lucratif. Comme dans toutes les entreprises de cette taille, les responsabilités sont déléguées à de nombreux rouages de professionnels qui « font juste leur job ». J’imagine le Global Sales Manager qui chiffre le dommage potentiel d’un scandale politique sur le bilan des ventes, le chargé de com’ qui se remue pour désamorcer la polémique, la brigade juridique qui s’empresse de déployer une stratégie de protection de l’image de l’entreprise.
Mais ici, l’enjeu dépasse de beaucoup trop loin le volume de vente de votre prochaine gamme d’exfoliants mangues et abricots. Soyez courageux, retirez cette plainte, présentez vos excuses. Tout le monde peut se tromper, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il y a bien sûr d’autres procédures fabriquées en cours contre Navalny, mais une entreprise de renommée mondiale comme Yves Rocher ne peut pas continuer par son silence à légitimer ces condamnations arbitraires alors que des Russes ordinaires de tous âges risquent leur emploi ou leur accès à l’université, des peines de prison et des amendes impayables pour aller manifester leur soutien au pluralisme politique (au fond, c’est ça. Beaucoup de manifestants ne sont même pas nécessairement pro-Navalny, ils en ont juste ras-le-bol de l’arbitraire et de la répression). Les consommateurs européens ne sont pas débiles et vous soutiendront.
PS: ne me poursuivez pas en justice, je n’ai pas les moyens. Merci.